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Accès à internet et économie : un enjeu trompeur

Lorsqu’un pays est privé d’accès à internet, quelles sont les conséquences économiques réelles ? D’après un nouveau rapport établi par la Brookings Institution, un groupe de réflexion à but non lucratif, le coût pour le monde entier s’élève à 2,4 milliards de dollars, en un an seulement.

 

Les coupures délibérées d’internet sont de plus en plus fréquentes ; au cours de la période couverte par son rapport, la Brookings Institution a recensé 81 coupures d’une durée limitée dans différents pays à travers le monde. Ce sont les gouvernements qui provoquent ces coupures, en ordonnant aux fournisseurs d’accès à internet une restriction de leurs services. Cela se produit généralement en période de troubles, de manifestations, d’élections, ou même d’examens scolaires. Non seulement les coupures délibérées d’internet limitent les communications et la liberté d’expression, ce qui met en danger les droits humains, mais elles ont également un impact considérable sur l’économie.

Selon le rapport de la Brookings Institution, entre le 1er juillet 2015 et le 30 juin 2016, les coupures délibérées d’internet ont coûté au monde entier un total de 2,4 milliards de dollars. Il s’agit d’une estimation prudente, probablement en deçà de l’impact réel. Il existe d’autres facteurs qui n’ont pas été pris en compte, notamment les pertes en termes de revenus fiscaux, de bénéfices et de confiance des consommateurs pour les entreprises, ou encore d’autres conséquences économiques indirectes, probablement encore plus difficiles à estimer. Deji Olukotun, haut responsable de la représentation mondiale d’Access Now, souligne à quel point les coupures délibérées d’internet peuvent mettre en danger les relations économiques. "Parmi les pays concernés, nombreux sont ceux qui s’annoncent ouverts aux échanges, qui cherchent à attirer les investisseurs, et qui, finalement, coupent l’accès au réseau", explique-t-il.

L’Inde est le pays qui a été le plus affecté économiquement par de telles coupures délibérées d’internet l’année dernière. À raison de 22 coupures sur un total de 70 jours, elle a accusé une perte de plus de 968 millions de dollars. Au Brésil, en mai 2016, une coupure de l’accès au service de messagerie Whatsapp a tellement perturbé l’accès aux communications professionnelles qu’elle a coûté au pays 39 millions de dollars, en un jour seulement.

Au cours d’une table ronde qui a suivi la publication du rapport, Darrel West, vice-président et directeur du Centre pour l’innovation technologique de la Brookings Institution, a expliqué la décision de se concentrer sur l’impact économique des coupures délibérées d’internet : "En parlant principalement des conséquences économiques, nous espérions faire davantage écho aux intérêts des personnes responsables de telles coupures. Nous avons tenté d’avancer les arguments par lesquels elles se sentiraient le plus concernées."   

Dans un monde où l’économie numérique ne cesse de se développer, Darrell souligne l’importance croissante que prendra ce problème aux yeux des gouvernements dans les années à venir : "Dans quelques années, l’économie numérique et les services en ligne généreront 10%, voire même 15% du produit intérieur brut de ces pays. En coupant l’accès à l’économie numérique, c’est leur économie dans son ensemble qu’ils mettront en danger."

En janvier 2011, Taylor Reynolds, directeur des politiques technologiques d’un think tank du Massachusetts Institute of Technology, s’apprêtait à effectuer une évaluation des télécommunications en Égypte, à la demande du gouvernement égyptien. Lorsque le gouvernement a ordonné une coupure de l’accès à internet, Taylor et ses collègues en ont profité pour analyser l’impact économique de ces cinq jours sans accès à l’information. Selon leurs estimations, cette coupure a coûté 90 millions de dollars à l’Égypte. Tout comme Darrell, Taylor a participé à la table ronde suivant le rapport de la Brookings Institution. "Si un gouvernement coupe l’accès à internet pendant cinq jours, il risque fort d’ébranler la confiance des entreprises qui font affaire dans son pays", explique-t-il. Il souligne également que les 90 millions de dollars perdus représentent uniquement les coûts directement liés à la coupure. Ce qui pourrait être perçu comme un problème localisé peut en réalité avoir un impact international : de fait, la Nouvelle-Zélande a également été affectée par la coupure en Égypte. Environ un tiers des appels au service client de Vodafone Nouvelle-Zélande sont transférés vers l’Égypte : les effets de la coupure d’internet dans le pays se sont donc fait ressentir au-delà des océans.

Kath Cummins, directrice de la communication et de la sensibilisation du groupe Global Network Initiative, a un message fort pour les gouvernements : "Nous tenons à faire passer un message très important aux gouvernements partout dans le monde : il est temps de cesser de considérer les coupures de l’accès à internet du point de vue de la sécurité, et de les examiner du point de vue du développement économique. Si nous ne le faisons pas, les gouvernements continueront d’y avoir recours de plus en plus fréquemment pour oppresser les populations."

Mettre l’accent sur l’impact économique pourrait, il est vrai, faire davantage réagir les gouvernements ; mais qu’advient-il des coupures qui touchent un certain nombre d’individus ciblés, et sont par conséquent suffisamment limitées pour ne pas avoir d’impact négatif sur l’économie ? Le problème des dommages économiques est réglé, mais pas celui des atteintes aux droits humains. Deji Olukotun, qui a également participé à la table ronde, souligne que les droits humains doivent être mis en valeur au même titre que l’économie. "Si nous nous contentons de nous concentrer sur les intérêts des gouvernements et des entreprises, je ne pense pas que nous pourrons gagner ce combat. Nous ne pouvons pas laisser les gouvernements mettre en danger les droits humains comme bon leur semble sous prétexte qu’ils ne portent pas préjudice à l’économie."

Ces discussions peuvent certes pousser les gouvernements à entendre les arguments en faveur de l’accès à l’information. Cependant, réussiront-elles à leur faire prendre conscience du problème dans son ensemble, à défaut de se concentrer uniquement sur l’impact économique ?

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